De Tokyo — de Shimokitazawa, précisément — à toi, en France.
Je dois des excuses aux Français.
À Tokyo, il existe un love hotel qui s'appelle « Paris Shibuya ».
Du coup, « Paris » est en quelque sorte un mot banni des ondes au Japon.
Petite précision : trois heures de pause, six mille yens. Je sais bien que trois heures, c'est insuffisant pour savourer Paris dans toute sa splendeur… mais pour baiser, ça suffit largement.
La décoration intérieure du « Paris Shibuya » ? Des nus de personnes à la peau jaune. Les femmes japonaises sont belles, hein ! Mais le strip-tease des papas bedonnants… on peut pas regarder ça.
Si l'alimentation japonaise était restée celle d'avant-guerre, ces ventres qui débordent n'auraient jamais existé. Les vieux messieurs japonais — c'est l'Amérique qui les a engraissés.
Autre précision : dans le Tōhoku, il y a un love hotel qui s'appelle « Versailles ».
J'ai cherché sur Google, et il paraît qu'il en existe en réalité deux au Japon sous ce nom. L'un d'eux a fait faillite et est devenu une ruine. (Lol.)
Si la France existe encore aujourd'hui, c'est parce que Louis XIV a eu la sagesse de se contenter d'un palace en 1 pièce + salon.
S'il avait opté pour le T3, la Ville Lumière, c'est Bruxelles qui l'aurait été, non ?
Les Japonais ne connaissent pas la mythologie grecque. Il existe pourtant un dieu de l'amour charnel et du désir — Éros — mais au Japon, c'est Paris qu'on a chargé de ce portefeuille.
Dans un sens, la mauvaise réputation de Paris — sa façon de se comporter comme le pire des hommes — n'est pas encore connue ici. Alors peut-être qu'il pourrait encore enlever la plus belle des femmes sans que personne ne sourcille.
Sérieusement : dans le quartier de Yoshiwara, le célèbre red-light district de Tokyo, les soaplands portent des noms d'origine française à n'en plus finir — « Moulin Rouge », entre autres. Le french cancan, on verra pas, mais bon. Au Japon, apprendre le sexe et l'amour, c'est apprendre la culture française par le corps.
Que j'aie envie, aujourd'hui, de porter la littérature jusqu'à vous — jusqu'en France — ça me semble, au fond, parfaitement naturel.
Je vis à Shimokitazawa, à Tokyo. Je suis dramaturge et romancier.
Sur Kessel, j'ai l'intention de publier mes propres romans et des chroniques.
J'ai intitulé cette newsletter *DANSHO*.
Pour expliquer ce titre, je dois confesser mes trois visages cachés :
ancien prostitué masculin, metteur en scène dans un théâtre de strip-tease, barman dans un sex club.
Écrire seul ne suffisait pas à vivre. Il fallait travailler autrement.
Mais plutôt qu'un boulot ordinaire, j'ai pensé que des emplois rares — avec cette odeur de danger — me rendraient un meilleur écrivain.
Les trois univers souterrains que j'ai traversés étaient tous des industries spécialisées dans l'érotisme et le fétichisme.
Un peu de chaque.
**Le strip-tease au Japon.**
Le strip-tease est né au Japon en 1947. Depuis, son histoire n'a cessé d'osciller entre prospérité et déclin. C'est dans ce milieu — devenu une culture un peu archaïque, à la place qu'il a fini par occuper — que j'ai travaillé : éclairagiste, metteur en scène.
Les Japonais d'aujourd'hui l'ont oublié, mais le *Kojiki* — les chroniques mythologiques du Japon — indique clairement que le tout premier spectacle vivant né sur ces îles, c'était un strip-tease.
Laissez-moi vous raconter cette scène avec mes propres mots.
La déesse solaire japonaise, *Amaterasu-Ōmikami*, a subi quelques violences domestiques de la part de son petit frère *Susanoo-no-Mikoto* — légères, mais suffisantes — et s'est enfermée dans un studio de roche.
Les dieux se réunissent en conseil pour trouver comment lui redonner l'envie de réintégrer la société.
La proposition retenue : « Opération Strip-Tease », alias *Kagura*.
Devant la porte du studio rocheux où s'est barricadée Amaterasu, on organise une fête.
La déesse *Ame-no-Uzume-no-Mikoto* se dénude et danse. Elle enchaîne les mouvements comiques, elle fait exploser la foule de rire, elle embrase la fête.
Amaterasu, intriguée — *eh, c'est quoi ce bordel dehors, ça a l'air marrant* — entrouvre la porte pour jeter un coup d'œil.
Et là : chopée.
Retour à la vie sociale immédiat.
Voilà l'« Opération Strip-Tease » des dieux japonais. Le *Kagura*.
Cette scène est l'une des plus importantes de la mythologie japonaise. On considère qu'il s'agit du tout premier spectacle vivant jamais organisé sur ces terres.
Le strip-tease au Japon est classé dans la catégorie des services sexuels — mais la façon de le voir reste libre.
Selon le prisme choisi, c'est quelque chose de sacré.
Si jamais vous venez dans notre pays, allez voir un théâtre de strip-tease.
Mais si vous voulez y travailler : venez avec l'intention de vous faire hara-kiri.
**Les sex clubs au Japon.**
Si vous dites à votre ami japonais le plus libidineux : « je veux aller dans un sex club », il ne comprendra pas.
Dites « je veux aller dans un *happening bar* » — là, il captera.
Ça reste entre nous, hein ?
Dans les quartiers animés de Tokyo — Shinjuku, Ueno — il existe des « happening bars » : des espaces où le sexe libre est permis.
Au Japon, coucher avec quelqu'un qu'on vient de rencontrer, ça s'appelle un « happening ».
J'en sais quelque chose sur ce monde-là — je précise : uniquement pour dépeindre l'univers sensuel dans la fiction. Point.
Pour entrer, les hommes paient une entrée salée. Les femmes entrent gratuitement et consomment comme dans un bar ordinaire.
Quand un homme et une femme se rencontrent et que le courant passe, ils migrent vers une pièce du fond — le « play room » — et font ce que bon leur semble : sexe, extase, tout ça.
Ce n'est pas que la jouissance physique directe : même ceux qui ont des penchants sexuels particuliers peuvent les exposer ici, et trouver une écoute.
Dans les sex clubs japonais, le pseudonyme est obligatoire.
Pour les femmes : « Amélie », « Mathilda »… ah, en ce moment, « Benedetta » serait le pseudonyme parfait !
Demander à quelqu'un son employeur ou sa situation maritale : tabou. Ça n'a aucune utilité ici. Les gens qui se retrouvent le temps d'une nuit sous prétexte qu'ils aiment le sexe n'ont pas besoin de statut social ni de nom officiel.
Et si quelqu'un insiste quand même, dites que vous travaillez pour le Bayern Munich — mentez autant que vous voulez. (Lol.)
Bien sûr, tout le monde n'y trouvera pas forcément son extase.
Pour les hommes surtout, emmener une femme dans le play room relève de l'exploit.
Il existe des codes et des techniques propres à une éthique sexuelle assez éloignée des normes habituelles, et c'est fascinant.
Les histoires que génèrent des êtres humains possédés par la luxure, l'animalité qu'on y entrevoit — c'était quelque chose d'unique.
Mais… comparé aux autres univers que j'ai fréquentés, je n'ai jamais vraiment pu me sentir chez moi là-dedans.
Tout le monde n'est pas beau. Pas belle.
Même au zoo, il y a des animaux dont l'accouplement est photogénique — et d'autres pas du tout.
Si vous voulez absolument que votre nuit à Tokyo ne se termine pas dans l'ennui, vous pouvez toujours y jeter un œil.
Mais si vous voulez y travailler : venez avec l'intention d'être exilé sur une île.
**La prostitution masculine au Japon.**
Ces dernières années — surtout depuis la pandémie — les services sexuels destinés aux femmes ont connu un développement fulgurant au Japon : le *josei-fū*, les « soins pour femmes ».
Les prostituées masculines s'appellent désormais « thérapeutes du bien-être féminin » — formulation alambiquée, mais cette délicatesse semble faire son effet, parce que le nombre de Japonaises qui y recourent ne cesse d'augmenter.
Moi, j'ai exercé pendant six ans.
Les love hotels de Tokyo entier étaient mon terrain de chasse.
Il y a peut-être plus de gens qui me connaissent comme professionnel de ce secteur que comme dramaturge… (tristement !)
Répondre aux désirs des femmes en quête de plaisirs particuliers exigeait une formation et des talents spécifiques.
Et curieusement, j'étais fait pour ça : quelque chose comme une thérapie par le sexe, ou un escort qui apporte de l'émerveillement dans la vie des femmes.
La preuve : dans une grande enseigne nationale, j'ai décroché la première place parmi plus de deux mille personnes. J'ai même parlé au nom de l'industrie dans une émission de radio sur TOKYO FM.
Un jour, j'ai reçu un mail du magazine *TEMPURA* — ce magazine japonais diffusé depuis la France qui exporte la culture et l'art japonais dans le monde — me demandant de publier des photos. Je n'ai jamais vérifié si elles ont vraiment été publiées. Peut-être bien que oui.
Un service sexuel où c'est l'homme qui sert la femme — ça semble rare dans le monde.
Le sexe tarifé, en général, c'est la femme qui sert l'homme. Sens unique.
J'avais envie de changer cette structure à sens unique.
Et surtout : si je voulais décrire cet univers en littérature, je voulais comprendre ce que ressentent ceux qui y travaillent. Pour dépeindre le monde d'Éros et du fétichisme, il fallait que je mette moi-même le corps en jeu. C'est pourquoi je me suis lancé.
Répondre aux attentes particulières des femmes — c'était épuisant. Offrir une première expérience sexuelle juste et complète à une femme peu ou pas expérimentée — c'était une responsabilité considérable.
Parfois, je recevais des clientes étrangères de passage à Tokyo, des femmes de goût.
Chine, Corée, mais aussi Inde, Suède, Amérique… Tiens — cette femme qui avait mouillé les draps ce soir-là, c'était peut-être votre femme ? Ou votre sœur ?
La clientèle n'était pas que des femmes seules : j'ai aussi expliqué à des maris en difficulté comment bien faire les choses, pour leur couple en manque de sexe. J'ai donné à plusieurs reprises des leçons de techniques japonaises à un homme scandinave qui avait une petite amie japonaise.
Le marché du *josei-fū* au Japon semble légèrement plus calme qu'à son apogée. Mais je pense qu'il continue de se développer en tant qu'industrie, d'une façon qui n'a pas d'équivalent dans le monde.
Au fond, le Japon a une longue culture de l'amour entre hommes, et il existait autrefois des prostitués masculins appelés *kagema*. C'est peut-être simplement dans l'ordre des choses.
Ces *kagema* ont d'ailleurs une histoire profondément liée au kabuki — j'en parlerai une prochaine fois.
Mesdames, si l'idée d'un service sexuel où l'homme est au service de la femme vous a fait sursauter — venez au Japon, essayez, et savourez.
Mais si vous voulez y travailler : venez avec l'intention de passer sous la guillotine.
Dans le shintō — la religion originelle du Japon — il existe un dieu à trois visages : Sanmen Daikokuten.
Dans mon cas, les trois visages, c'est : **prostitué masculin, strip-tease, sex club**.
Je me suis longtemps préparé pour créer des œuvres qui mêlent Éros, fétichisme et humour.
Le moment est venu de libérer cette énergie accumulée. L'heure a sonné.
Autant franchir les frontières — et faire en sorte que ça vous parvienne aussi, à vous, accro au pain blanc et aux baguettes. C'est pourquoi je diffuse mes œuvres sur des plateformes internationales.
Même en l'écrivant moi-même, je trouve ça « un peu trop cru » — alors peut-être que vous l'accepterez plus facilement comme récit venu d'une contrée lointaine. (Lol.)
En cette époque justement, je veux exprimer cette « chair humaine » que l'IA ne pourra jamais générer.
Depuis cette île à l'extrême orient, j'émets des romans et des scripts de théâtre porteurs d'**Éros**, d'**humour**, d'**ironie**, et de **noirceur**.
Lisez-moi. En gros, j'écris uniquement pour vous faire rire.
Je publierai aussi des chroniques où j'expose ma pensée et ma philosophie — j'espère sincèrement que vous les lirez aussi.
Cette année, je vais en France pour la première fois.
Je prévois de passer par Colmar et Avignon.
Et bien sûr, je ferai un discours à Paris.
Je m'appelle Teo Yoshida. Dramaturge, régisseur de l'Éros japonais.
Que vous ayez réussi à tomber sur ce texte-là —
ça ne dit pas grand-chose de votre bon goût,
mais ça en dit long sur votre nature profonde.
Bienvenue.
*Teo Yoshida*